Une vidéo virale qui relance le débat sur le tribalisme, le Kasaï et les fractures politiques en RDC
Par SIR Jean-Luc Kienge
Une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux montre Moïse Katumbi marchant dans une rue de Bruxelles, apparemment sans escorte visible, lorsqu’un Congolais l’interpelle et semble surpris de le rencontrer ainsi dans la rue.
La scène, simple en apparence, prend rapidement une dimension politique lorsque l’homme lui pose une question particulièrement sensible dans le contexte politique congolais : « Est-ce que vous aimez les Kasaïens ? »
La réponse attribuée à Moïse Katumbi est sans ambiguïté : il affirme aimer tout le peuple congolais, rejette toute accusation de racisme ou de tribalisme et rappelle qu’il a toujours travaillé avec des Congolais originaires de différentes provinces, y compris avec des Kasaïens.
Il cite notamment ses relations de travail avec Félix Tshisekedi, lui-même originaire du Kasaï.
UNE RÉPONSE QUI INTERPELLE
Cette séquence mérite d’être regardée au-delà de la simple vidéo qui circule sur les réseaux sociaux.
Pourquoi cette question sur les Kasaïens ?
Pourquoi, dans le débat politique congolais, certains cherchent-ils encore à réduire un responsable politique à son origine provinciale ou communautaire ?
La RDC est un pays composé de centaines de communautés, de langues et d’identités locales. Pourtant, depuis des décennies, les appartenances régionales sont régulièrement utilisées comme armes politiques.
Katanga contre Kasaï.
Kasaï contre Katanga.
Est contre Ouest.
Luba contre Lunda.
Et ainsi de suite.
Cette logique est dangereuse.
Un homme politique devrait être jugé sur ses actes, son programme, sa vision et son bilan — pas sur son lieu de naissance ou celui de ses parents.
KATUMBI ET LES KASAÏENS : UNE QUESTION POLITIQUE ?
Dans cette vidéo, Katumbi insiste sur le fait qu’il a travaillé avec des Kasaïens et qu’il n’a pas de problème avec cette communauté.
Il rappelle également qu’il a travaillé avec Félix Tshisekedi.
Ce rappel est politiquement intéressant.
Car Félix Tshisekedi et Moïse Katumbi ont effectivement appartenu, à certains moments de leur parcours politique, au même espace de l’opposition à Joseph Kabila avant de devenir des concurrents politiques majeurs.
La question fondamentale devrait donc être la suivante :
Pourquoi deux responsables politiques qui ont pu travailler ensemble hier devraient-ils aujourd’hui être présentés comme représentant des communautés opposées ?
C’est précisément là que commence le danger de la politique identitaire.
L’AFFAIRE PERO LUWARA CHANGE AUSSI LA LECTURE DE CETTE VIDÉO
Cette vidéo de Moïse Katumbi intervient également dans un climat politique particulièrement tendu au sein de la diaspora congolaise.
L’agression du journaliste Pero Luwara en Belgique a provoqué de nombreuses réactions et accusations sur les réseaux sociaux. Des sources rapportent qu’il a été agressé par plusieurs hommes armés de marteaux. Une procédure judiciaire belge a par ailleurs concerné quatre personnes accusées dans le dossier de son agression.
Il faut cependant être extrêmement prudent.
Sur les réseaux sociaux, certaines personnes présentent cette agression comme une opération commanditée par des proches ou des « barbouzes » du pouvoir de Félix Tshisekedi. Cette affirmation ne doit pas être présentée comme un fait établi sans preuves judiciaires ou éléments indépendants permettant de l’étayer.
C’est justement parce que l’environnement politique est explosif que chaque accusation doit être examinée avec rigueur.
QUAND LA POLITIQUE DEVIENT UNE QUESTION D’ORIGINE
À mon avis, la véritable question soulevée par cette vidéo dépasse Moïse Katumbi.
Elle concerne l’avenir du Congo.
Sommes-nous condamnés à continuer à demander à chaque candidat :
« Tu es de quelle tribu ? »
Ou allons-nous enfin demander :
« Quel est ton projet pour le Congo ? »
Voilà la vraie question.
Un Congolais du Kasaï doit pouvoir soutenir un Katangais.
Un Katangais doit pouvoir soutenir un Kasaïen.
Un Kivutien doit pouvoir soutenir un Équatorien.
Et un Congolais de n’importe quelle province doit pouvoir voter librement pour le candidat de son choix sans être accusé de trahison envers sa communauté.
LA VIDÉO DE BRUXELLES EST UN MESSAGE POLITIQUE
La scène de Bruxelles est donc devenue plus qu’une simple rencontre entre deux Congolais dans la rue.
Elle révèle une société congolaise qui cherche encore à comprendre ses propres fractures.
Moïse Katumbi dit aimer « tout le peuple congolais ».
Il affirme ne pas être raciste ni tribaliste.
Il rappelle ses collaborations avec des Kasaïens, y compris avec Félix Tshisekedi.
Ces paroles peuvent être discutées, contestées ou analysées politiquement.
Mais elles doivent surtout nous conduire à une réflexion plus profonde :
Le Congo appartient-il à une tribu, à une province, à un clan politique — ou appartient-il à tous les Congolais ?
MON ANALYSE
À la lumière du climat actuel, et notamment des tensions qui entourent les opposants, les journalistes et les débats politiques dans la diaspora, il est urgent de refuser la banalisation de la violence et du tribalisme.
L’agression de Pero Luwara, comme toute violence politique, doit être éclaircie par la justice. Les responsables doivent être identifiés sur la base de preuves et non de rumeurs.
Et si des réseaux politiques sont impliqués, qu’ils soient identifiés et poursuivis.
Mais si aucune preuve ne permet de soutenir certaines accusations diffusées sur les réseaux sociaux, il faut également avoir le courage de le dire.
La République démocratique du Congo n’a pas besoin d’une nouvelle guerre entre Congolais.
Elle a besoin de vérité.
Elle a besoin de justice.
Elle a besoin d’une opposition libre.
Elle a besoin d’une presse libre.
Et surtout, elle a besoin d’une génération de Congolais qui refuse de transformer l’origine d’un homme en condamnation politique.
Le Congo est plus grand que nos tribus.
Le Congo est plus grand que Katumbi.
Le Congo est plus grand que Tshisekedi.
Le Congo appartient à tous ses enfants.
Par SIR Jean-Luc Kienge
